Le projet

Pour un théâtre de la relation 

 

« Le théâtre est un vestige. Tous ces siècles, ces courants et ces révolutions n’ont pas eu raison de lui. Il est là. Séculaire. Présent dans chaque cité. » C’est à partir de ce constat que Thomas Jolly, nouvellement artiste associé au Grand T, se pose la question du sens que peut avoir, à l’aube du troisième millénaire, un théâtre de service public.

Cette question, nous la posons avec lui.

Le 20 e siècle fut celui du cinéma. Ce début de 21 e siècle intronise des formes de représentation encore plus facilement reproductibles, au sens où l’entendait Walter Benjamin, via les séries télé, les jeux vidéo et surtout les réseaux sociaux. Chacun devient le metteur en scène de soi-même tout en se sentant autorisé à réagir, critiquer, disqualifier les mises en scène de soi des autres — parfois avec une violence surprenante. Quelle place un théâtre peut-il occuper au milieu de ce foisonnement d’images et de récits autoproduits qui nous submergent, et comment peut-il être autre chose que le fossile d’une autre ère ? 

Vilar, Chéreau, Planchon se sont faits dans les années 60 les chantres d’un théâtre populaire, ou comme le disait Vitez dans les années 80, d’un théâtre « élitaire pour tous ». Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire en 2018 ? Et surtout, comment faire, concrètement, pour que nos théâtres publics ne se racornissent pas dans la touffeur de l’entre soi, pérorant leur intention populaire tout en se fermant toujours plus à la diversité du public, perdant leur âme dans le ressassement du même ?

Notre réponse à ces questions prend la forme d’un manifeste pour un théâtre de la relation. Comme Mohamed El Khatib, auteur de Stadium et de Moi, Corinne Dadat, accueillis la saison passée au Grand T, nous pensons que « si on ne fait pas du théâtre pour accueillir l’autre, alors autant faire autre chose ». Nous pensons que c’est en installant la diversité de génération, de genre, de classe et d’origine sur le plateau que nous ferons bouger la composition de nos salles. Nous pensons que les plateaux doivent s’ouvrir aux spectacles signés par des femmes, des artistes issus de l’immigration et des classes populaires, si l’on veut avoir une chance que nos salles reflètent la diversité de la population française.

Nous rêvons d’un théâtre en mouvement qui mise sur la présence des artistes pour imaginer, enchevêtrer, nouer le plus possible de relations poétiques, inattendues et fécondes entre les gens les plus divers. Nous n’avons pas peur de laisser nos portes ouvertes, toutes voiles dehors, à celles et ceux qui veulent imaginer avec nous un théâtre pleinement de son temps, qu’ils soient enseignants, travailleurs sociaux, élus, entrepreneurs, responsables associatifs ou simples citoyens. Inspirés par Édouard Glissant, nous voulons faire de notre « théâtre de la relation » un joyeux creuset où s’écrivent nos identités mouvantes, tremblées, hésitantes, nos histoires les plus intimes comme les plus épiques, les plus anciennes comme les plus actuelles.

Un lieu de patrimoine autant que de recherche, un lieu de communion autant que de débat. Un lieu de voix, de corps, d’images et de mots qui incarnent notre absolue diversité.

À nos côtés pour imaginer cette foisonnante pelote de liens, cinq artistes et un historien : Sébastien Barrier, qui crée l’archive immédiate de nos vies ordinaires dans une performance permanente, Anaïs Allais, auteure comédienne et metteuse en scène d’une part sensible des récits manquants entre la France et l’Algérie, Thomas Jolly, digne héritier d’une certaine tradition du théâtre populaire à la Vilar — mais version rock 3.0, Olivier Letellier, passionné par les écritures contemporaines pour les adolescents et leur famille, et enfin Caroline Melon, qui invente ses œuvres en se laissant inspirer par les lieux qu’elle habite. Tous intègrent dans leur œuvre la pensée du destinataire, tous font partie de ce qu’on pourrait baptiser une « avant-garde relationnelle », qui explore autant les formes artistiques que les formes d’adresses au public.

Avec eux dans l’équipe tricoteuse, Patrick Boucheron, professeur d’histoire médiévale au Collège de France, partisan d’une histoire adressée et engagée qui prend sa place dans le débat d’idées, et architecte avec nous du festival Nous Autres dont on verra la troisième édition au Grand T en juin 2019.

Penser, rêver, ouvrir de nouveaux espaces pour l’imagination, questionner la place de l’art et du théâtre dans la Cité : il ne faut pas s’en priver à l’aube du troisième millénaire. Le moment est même tout indiqué pour se lancer.

Vous en êtes ?

 

Catherine Blondeau, directrice du Grand T